samedi 7 février 2015

Mamy

Nos grands parents maternels.

Il s’appelait Charles, elle Louise et nous les appelions Bon Papa et Mamy. Je ne sais rien de leur rencontre, sans doute dans les salons de Draguigan, mais quelques bribes de leurs origines. 
Lui, d’origine modeste a gravi  rapidement les échelons  d’une brillante carrière dans le domaine financier  pour finir  directeur de la Banque de France de Nice puis directeur honoraire de la banque Monégasque.
Son mariage avec Louise Carry issue de “ bonne famille” l’a sûrement aidé a conquérir une bonne position locale, bon tremplin  pour la lui assurer dans la bonne société niçoise. Mamy recevait le mercredi et  Margherite devait jouer ” la jeune fille de la maison” distribuant sourires et petits fours aux invités.

Mamy était fille de commandant de gendarmerie de Draguignan et de Maïka,  mère fantasque et voyageuse avant l’heure.  Deux filles totalement différentes de caractère,  Louise et Suzanne, ma chère grand' tante Suzanne  dont je reparlerais  plus tard. 
Sa dot: des immeubles à Grenoble (du coté maternel)  et une mine de bauxite  au Thoronnet ont fini lamentablement en  fond Russes dont il reste quelques bons périmés. Seule opération hasardeuse de notre cher Bon papa. 

Dixit Mamillon, Mamy était  très bourgeoise, un peu bigote ou l’est devenue sur le tard  et sûrement très sensible au quant dira t on. 
Aussi, j’imagine l’humiliation de découvrir son mari volage,  lui préférant  secrétaires et petites bonnes plus juteuses et disponibles jusque dans son propre logis. Nous tenons de Mamillon l’anecdocte de vaudeville d’une porte de placard s’ouvrant sur une scène érotique extra conjugale.
Cela a fini par une séparation pénible. Sa vie  sentimentale brisée et sociale effondrée, ses relations tissées par ses soins balayées,  Dur  échec  pour elle,  réussite pour Bonpapa pour lequel le quant -dira-t-on on  a bien voulu fermer un oeil  plutôt complice. Cette situation à l'inverse aurait fait scandale.

Humiliée de se voir non seulement abandonnée pour une jeunette pratiquement du même âge que sa propre  fille,  mais aussi  devoir divorcer, ce qui à l’époque n'était pas encore dans les moeurs. Sa secrétaire, devenue ensuite pour nous Maman Renée, n’a pas laissé traîné les choses et  poussé fort afin d’obtenir ce divorce, puis son mariage afin de régulariser rapidement sa position jusqu’alors très précaire et critiquable. Dixit mamillon, Bonpapa avait  trouvé en sa deuxième épouse une femme encore plus à cheval sur les principes bourgeois lesquels n'étaient pas jusqu'alors apanage de ses origines modestes.

J’ai donc souvenir d’une femme  au soir de sa vie, seule, grave et frêle  diminuée physiquement par la maladie de Parkinson, séquelle de la fameuse Grippe Espagnole. L'oeil vif, le nez “ noble”, une peau diaphane qu'elle aimait poudrer d'un nuage clair devant sa coiffeuse, de grandes oreilles  allongées par le poids de lourdes boucles  à pince, la tête encaissée dans un torse déformé par un dos courbé, des jambes fluettes aux genoux souvent meurtris par des chutes soudaines  dans la rue. Cette image me faisait penser alors avec raison, au calvaire.  

Malgré tout, comme tout le monde, elle fut jeune , au physique agréable. J’ai pu voir une petite photo  jaunie d’elle, que j’espère retrouver si c'est moi qui l’ai: on la voit  nue, telle une nymphe,  les pieds dans l'eau d'une source. Assez étonnant par rapport au portrait de jeune fille rangée que nous avons d'elle. A chaque époque ses petites entorses à la règle, on donnait encore  dans le romantisme  classique et j’ai même quelque part, un feuillet  de vers  griffonnés  par Bon papa, inspiré par sa muse au  temps de  leurs fiançailles.

 Mamy  cultivée, ne manquait pas d’esprit et c’est elle qui est à l’origine du goût familial pour les meubles anciens dont nous avons hérité. Elle aimait aller chiner chez les brocanteurs au  bord du Paillon pas encore recouvert. Moi je cherchais de vieilles lunettes de soleil en  bakélite et autres babioles pendant qu' elle discutait avec les antiquaires qu’elle connaissait bien.  Au retour de la place Masséna, dans  la rue Gioffredo où elle habitait depuis sa séparation, elle s'arretait volontiers chez son  amie bijoutière, madame Promis, vieille taupe grise au  nez chaussé de grosses lunettes rondes en écaille, petit chignon, moustaches et poil au menton.
 A la maison, je passais des après-midi au petit salon à dessiner alors qu’elle brodait  en écoutant des airs d’opéra et d’operette à la radio dont elle était friande. Très vieille France, le moyen-âge, l'histoire et les têtes couronnées l'intéressaient beaucoup. 

Je n'ai qu'un souvenir de sa belle-mère Mamé lors d'une de ses siestes:  Manou et moi étions morts de rire, cachés sous son lit, alors qu’elle parlait en rêvant:  “ Garçon, un jus d’orange s’il vous plaît!”. 

Une jeune et jolie coiffeuse manucure-pédicure venait  régulièrement à domicile friser ses cheveux blonds  devenant argentés, vernissait ses ongles et la maquillait parfois en nous racontant ses expériences de doublure  d'actrice  en ski nautique pour un film policier avec Cary Grant et Grace kelly.     
Mamy était coquette,  élégante, vêtue la plupart du temps de petits tailleurs colorés aux teintes pastels, chemises de soie à lavallière, gants, chapeau et sacs assortis, maquillée, elle tenait à son aspect et m’a dit un jour  dans la rue cette phrase alors mystérieuse pour moi:  “  c’est bien triste quand les hommes ne vous regardent  plus!” 

 Pas sévère,  ni drôle ni aimante non plus, ni particulièrement originale,  devoir s’occuper de nous ( 1 ou 2 à la fois seulement) n’a pas du être sa tasse de thé. On l'a  fait vraiment tourner en bourrique  Manou s'en rappelle certainement. 
Plusieurs femmes de ménage se  sont succédées  chez elle mais à l'occasion, Mamy était fine cuisinière sans avoir toutefois  le sens des appétits "il y en avait  pour une dent creuse" disait maman.  De petits plats raffinés  en  farcis nicois délicieux  et  artichauts à la Farigoule, elle est sûrement à l’origine des talents culinaires de Mamillon.. comme artistiques d'ailleurs.
En effet,, Mamy a aussi tâté de la peinture et pas des moindres: des miniatures ou peintures sur ivoire.  Savez vous ce que c'est? 
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Miniature_%28portrait%29 . Ce sont souvent des portraits ou scènes de genre. J’en ai deux, des copies de peintures flamandes représentant une fileuse au rouet et une femme en prière que n’a pas dédaigné Mr Bénezit avec qui elle a eu l’occasion de converser. Pour un travail de précision, elle a su défier bravement ses  tremblements de Parkinson lesquels  ont fini par déformer ses mains  dont ses doigts aux ongles nacrés mais crochus me semblaient un peu de sorcière.

 Comme toutes les jeunes filles rangées, elle avait appris à broder, on brodait alors son trousseau de jeune mariée lequel faisait partie de la dot. Il reste encore quelques napperons, nappes et serviettes  chiffrés aux initiales du couple, témoins de sa dextérité raffinée. J’ai hérité d'un chemin de table ou de cheminée effiloché, jamais terminé, brodé au point de croix rouge d’un motif Copte. Il existe une photo d’elle de sa mère  et sa Grand mère brodant  de concert dans la cour du château de Castelfranc où la famille passait des vacances d'été lorsque Bonpapa travaillait à Pau (premier lieu de rencontre pour papa et maman?).

Pour achever ce portrait par un bémol, il me semble me rappeler qu’elle chantait faux.

 Elle avait un chat, un gros chat tigré  qu'elle appelait  Minou. Lui donner une  olive le rendait fou et lui faisait faire des bonds  spectaculaires. Ses qualités d'équilibriste à ses heures le long des parapets de fenêtre en  fenêtre,  ne lui ont pas évité  une chute  mortelle du 3ème étage  au grand chagrin de sa maîtresse. 

Nous allions au parc faire des tours de manège, le même où allait maman enfant au jardin près de la promenade des Anglais et à la plage de Beau Rivage en face de la banque de France où elle habitat. On se baignait alors qu’elle lisait sous la tonnelle. Sous sa surveillance il eut été facile de se noyer  avec la mer tout de suite profonde et ses rouleaux dangereux sur des galets meurtriers,  Mais  on  avait  des anges gardiens bien dressés comme disait maman. 
C'est là que nous avons  bu nos premiers coca-cola avec une paille. Ce goût me renvoie derechef à Beau Rivage quand  il m’arrive d’en boire. 
Mamy aimait  aussi m’emmener  souvent au cinéma Familia ou Cinéac où l’on pouvait entrer à tout heure. Difficile de comprendre le sens du film, tant pis, on restait à la séance suivante et on mangeait des esquimaux.
 On allait aussi goûter  dans un café  théâtre et nous adorions  faire un détour  par un magasin magique "tout à 100 francs"  1€ dirait on à présent , pour se faire offrir quelque gadget de plastique une nouvelle invention. La boulangerie étant juste en dessous, on avait souvent droit aux croissants et petits gâteaux du dimanche. Mamy était très gourmande de sucreries, nous aussi.  Manou  a fait des cures de sucre chez elle.

En écrivant ces lignes, je réalise  que c'était la belle vie chez Mamy !. Elle s'est efforcée de nous la  rendre  légère, loin de Maman malade. Nous lui avons compliqué la sienne mais égayé aussi.

Plein de bons souvenirs en somme... Manou  à son tour vous en dira d'avantage....


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